Gravement blessé au genou en mars dernier, Jérémy Rozier réalise un retour remarqué sur les HSBC World Rugby Sevens Series avec déjà trois finales masculines arbitrées sur les quatre premières étapes. Avant le cinquième round à Singapour ce week-end, l’arbitre français s’est confié sur le quotidien d’un officiel à sept et à quinze. (Crédit photo : World Rugby)

Suite à votre blessure, vous avez décidé de faire une croix sur les Jeux Olympiques de Tokyo 2020 pour vous soigner, comment avez-vous digéré cette décision ?

Jérémy Rozier : C’était dur de faire ce choix surtout quand tu t’accroches à un truc depuis trois ans et que tu te blesses juste avant. En plus, ce genre de blessure entraîne une longue absence des terrains donc j’ai raté toute la fin de saison de PRO D2 et j’ai passé mon été à bosser musculairement pendant que mes potes étaient en vacances. Courir était une première victoire pour moi donc maintenant, quand je rentre sur le terrain, je prends tout avec plaisir. J’y pense toujours un peu à l’échauffement mais une fois que je suis chaud, je n’y pense plus et je prends chaque match comme si c’était le dernier. Tokyo c’était un rêve pour moi à ce moment-là mais étant donné la manière dont ça s’est déroulé avec le COVID, j’étais moins déçu que si cela s’était tenu normalement. Je vois le bon côté des choses, je me suis bien remis et je profite au maximum depuis que je suis revenu.

Vu vos récentes prestations sur les World Series, on a l’impression que vous êtes tout en haut de la hiérarchie avec le portugais Paulo Duarte, comment l’arbitrage est-il organisé à ce niveau ?

JR : Il ne faut pas oublier l’Australien Jordan Way qui va faire son retour à Singapour. On est tous les trois les plus anciens en termes d’années sur le Circuit et de tournois arbitrés mais cela ne veut pas dire qu’on est les meilleurs car chaque tournoi livre des enseignements différents. On a juste participé au cycle d’avant soit les quatre années qui ont précédé Tokyo 2020 et on a été reconduit jusqu’à Paris 2024. Il y en a deux autres qui sont arrivés juste avant les Jeux et qui continuent aussi : l’Uruguayen Francisco Gonzalez et l’Argentin Neheun Jauri Rivero. On a un beau groupe d’une vingtaine d’arbitres (une dizaine pour les tournois féminins ndlr) et cela écrème au fil des années et des performances. L’idée, c’est d’arriver aux prochains Jeux Olympiques avec un pool d’une douzaine d’arbitres.

Vous arbitrez aussi en PRO D2, avez-vous également des objectifs internationaux à quinze ?

JR : Arbitre international à quinze, c’est encore assez loin car il me reste encore plusieurs étapes à franchir. Mon objectif prioritaire, c’est de faire de très bons matchs en PRO D2 pour être sélectionné en TOP 14. Dans un avenir assez proche, j’aimerais gravir ce dernier échelon national. Une fois que j’aurais atteint cette marche, je pourrais parler du reste. Il ne faut pas brûler les étapes. Pour l’instant, cela se passe bien et quand un arbitre prend du plaisir sur le terrain, les joueurs le ressentent, c’est comme ça qu’on arrive à de bonnes performances. C’est aussi pour ça que c’est important de continuer d’arbitrer à sept car on a une exposition internationale et cela permet de faire le lien avec le quinze. Craig Joubert, notre manager de la technique, intervient aussi auprès des sélectionneurs à quinze donc c’est important de garder ces connexions pour qu’on nous connaisse et qu’on puisse progresser davantage.

Quand on est arbitre, comment est-ce que l’on aborde un match ?

JR : Mon objectif en allant sur le terrain, c’est d’abord de faire une bonne performance d’équipe avec mes juges de touche et mon arbitre vidéo. Mes décisions doivent être claires, évidentes et ne doivent pas être remises en question notamment sur les actes de score. Ensuite, je veux prendre du plaisir ce qui passe par donner un cadre précis aux joueurs dans lequel on est tous capable de s’exprimer et où chacun ne dépasse pas les limites. Concrètement, je ne dois pas être trop autoritaire et je dois respecter les joueurs pour qu’ils fassent pareil en retour. On doit être très sévères sur le jeu déloyal mais on doit aussi laisser l’opportunité aux joueurs de s’exprimer pendant le jeu s’il y a des choses qu’ils ne comprennent pas. En PRO D2, les trois axes principaux sont le jeu au sol, la mêlée et le jeu déloyal. Sur ces trois points-là, on est attendus à chaque match et pour que les équipes aient des ballons rapides et qu’elles jouent, il faut que les phases de jeu au sol et de conquête soient déterminantes dans notre arbitrage. On essaie qu’il y ait le maximum de ballons joués tout en évitant que les équipes ne fassent n’importe quoi. Derrière, on doit maîtriser le jeu déloyal en équipe car je ne peux pas tout voir seul sans faire appel à outrance à la vidéo.

Comment faites-vous pour osciller entre le quinze et le sept d’un week-end à l’autre comme c’est le cas pour Singapour ?

JR : J’essaie de switcher dès le dimanche quand je prends l’avion. Je n’entends plus parler de quinze et je me met complètement dans ma bulle sept. Je regarde les derniers matchs et je travaille aussi avec mon préparateur mental pour basculer rapidement. Sur le Circuit mondial, on est mis dans de bonnes conditions car on arrive une semaine avant le tournoi et on se prépare avec tous les arbitres notamment sur tous les focus à sept ou les points récurrents qui nous ont posé des difficultés sur les précédentes étapes. On travaille collectivement lors de réunions techniques mais aussi individuellement avec Craig Joubert dans une perspective de coaching. Durant cette semaine, on nous remet aussi le pied à l’étrier physiquement car cette donnée physique et le placement sont vraiment différents à sept. L’objectif est de s’adapter rapidement pour suivre le jeu au maximum et ne pas gêner les joueurs. J’échange aussi pendant la semaine avec le staff de l’équipe de France, on partage quelques cas lors de réunions pour s’apporter mutuellement. En rediscutant avec eux, qui sont tout le temps dans le sept, cela me permet aussi de me réadapter.

Un peu à l’image de Jérôme Garcès avec le XV de France ?

JR : J’essaie de le faire très ponctuellement sur demande de France 7 mais étant donné que je suis à 100% au travail (il est professeur d’EPS dans les Yvelines ndlr), c’est très compliqué de se libérer. C’est un vrai objectif dans l’optique de Paris 2024 que je puisse intervenir dans le staff car Jérôme Daret et Christophe Reigt sont convaincus que l’arbitrage a aussi une part importante dans le rugby à sept. Si les joueurs sont imprégnés par le discours que je peux avoir en les arbitrant à l’entraînement, ça les aidera à s’adapter au discours de l’arbitre sur le terrain. Si je peux les aider à être bien perçu, ce sera déterminant sur les situations de 50/50 ou les cas qui vont faire la bascule sur certains matchs. On travaille sur ces situations critiques mais cela reste ponctuel.

Jeremy Rozier (au centre) avant d’arbitrer la finale de la première étape du HSBC World Rugby Sevens Series 2022 à Dubai (Crédit photo : World Rugby).

Justement, qu’est-ce qui peut impacter la décision de l’arbitre sur le terrain ?

JR : Si les joueurs envoient un message commun à l’arbitre via le language du corps, je ne dis pas que l’arbitre sifflera pour eux, car il fera son choix sans en tenir compte, mais sur les situations d’après cela peut lui faire se poser des questions. Quand les décisions de l’arbitre font consensus, il va se dire qu’il a raison. En revanche, s’il y a un désaccord de l’équipe adverse peut-être qu’il va se questionner, c’est psychologique et inconscient : “peut-être que la décision que j’ai prise n’était pas la bonne”. Je ne dis pas qu’il y a forcément un lien de cause à effet mais l’arbitre est un humain aussi, il y a des choses qui peuvent donc se produire. Si sur une situation où il n’y a pas de débat, l’équipe n’est pas d’accord, on ne va pas envoyer un bon signal à l’arbitre. Mais si sur le reste du match, on se tient bien, peut-être que sur ces situations de 50/50, où l’on peut siffler dans un sens ou dans l’autre, on peut avoir une influence positive sur l’arbitre. C’est tout un tas de message qui mis bout à bout peuvent l’amener à prendre des décisions différentes à des moments clés du match.

Qu’est-ce qui est ressorti en termes d’arbitrage des quatre premiers tournois des World Series ?

JR : Comme on a eu des pool d’arbitres très différents, on a beaucoup remis en avant les directives sur lesquelles on doit être intransigeants. Les domaines de zéro tolérance sur les cartons jaunes donc les ballons jetés, les en-avants volontaires etc… Après, on a aussi travaillé sur les directives au sol et tout ce qui varie entre le sept et le quinze. On applique beaucoup plus d’équité entre l’attaque et la défense sur le jeu au sol notamment lorsque les joueurs mettent les mains au delà du ballon, on est intransigeants de part et d’autre. C’est pareil pour les “extra roll” (quand le porteur de balle roule au sol après avoir été plaqué ndlr), on est plus sévères à sept. La phase de ruck est celle que l’on rencontre le plus dans le match, elle est très rapide, porte le plus à interprétation et requiert le plus d’analyse de notre part donc on est sans cesse en train d’en parler et de débriefer par rapport à ça. Le rugby est le seul sport où il y a ces situations de 50/50 dont on parlait tout à l’heure donc c’est là-dessus où l’on doit être les meilleurs.

D’ailleurs, ce travail en amont n’est pas uniquement réalisé entre arbitres…

JR : On a des réunions en visio avec les entraîneurs avant les tournois pour remettre à plat certaines situations. La dernière traitait des différents cas d’en-avant volontaire et on s’est aperçu qu’il n’y avait toujours pas de consensus sur ce point-là. Le message que l’on veut faire passer c’est de travailler tous ensemble, coachs et arbitres, pour éviter les désaccords. On veut vraiment être transparent avec eux pour qu’ils soient partie prenante dans les directives que l’on applique à chaque tournoi. On arbitre aussi pour les spectateurs et téléspectateurs donc on fait aussi des réunions avec les commentateurs. On veut être dans un processus commun de construction du jeu avec tous les acteurs qui y prennent part.

Jeremy Rozier aux côtés de Paulo Duarte, James Doleman, Damon Murphy et Damian Schneider avant la finale au Cap en 2018 (crédit photo : World Rugby).

Vous êtes le seul arbitre français sur le Circuit mondial à sept, comment est-ce que vous travailler au développement de l’arbitrage du Sevens en France ?

JR : Ce qui est important pour nous, c’est que les arbitres officient également sur des tournois à sept. Dans ce sens, l’In Extenso Supersevens nous aide beaucoup mais il y a aussi des tournois élites sur tout le territoire. On peut y voir des arbitres d’Honneur à Fédérale 1 et c’est important d’aller les rencontrer. C’est pour ça que je suis allé sur le Winter Sevens en février pour coordonner l’arbitrage, donner des feedback aux arbitres et transmettre les directives de jeu aux entraîneurs des associations. C’est important qu’il y ait des acteurs des World Series qui viennent de temps en temps sur ces tournois, que ce soit des arbitres, des entraîneurs mais aussi des joueurs ou des joueuses. Au moins, tout le monde est imprégné directement par les directives d’en haut. C’est vraiment ça que j’essaie de faire pour développer l’arbitrage à sept. Cela permet aussi aux arbitres d’être convoqués d’abord au Supersevens puis peut-être au niveau européen jusqu’au Grand Prix Series (Circuit européen à sept ndlr). C’est le cas pour Thibault Santamaria et Doriane Domenjo actuellement. Après, il faut être sélectionné par les superviseurs World Rugby pour intégrer les World Series sachant que les opportunités, à quinze comme à sept, sont très faibles. Il faut donc que nos arbitres soient prêts pour ces échéances.

Existe-t-il une formation d’arbitre à sept ?

JR : Certains arbitres, comme moi via la ligue Île de France, s’en occupent lors des tournois, il n’y a pas une vraie formation à sept car ce sont souvent des arbitres qui officient déjà à quinze. On considère que pour arbitrer à haut-niveau à sept, il faut un minimum de bagage et d’expérience pour bien connaître les règles qui sont quasiment les mêmes. World Rugby a d’ailleurs sélectionné le Géorgien Nika Amashukeli qui arbitre en Six Nations (arbitre de Bordeaux-Bègles – Stade Rochelais lors de la 22ème journée de TOP 14 ndlr) et l’Italien Gianluca Gnecchi qui officie en Champions Cup. On essaie d’intégrer des jeunes arbitres qui sont déjà dans le giron international à quinze, c’est une preuve qu’il y a de fortes connexions actuellement entre les deux à haut-niveau.

Sachant que l’objectif à terme est d’avoir un arbitre français sur le circuit masculin et une arbitre française sur le circuit féminin…

JR : Tout à fait. C’est pour ça que c’est très bon signe de voir Chloé Pelle et Doriane Constanty qui sont encore sous contrat de joueuse à sept avec la Fédération et qui arbitrent sur leurs temps libres. Elles envisagent une reconversion rapide dans l’arbitrage et quand on a eu une expérience de joueuse à sept, c’est une plus-value. En tout cas, on pense que ce sont des arbitres à haut-potentiel assez rapidement. On ne va pas leur souhaiter non plus d’arbitrer les JO de Paris 2024 car cela voudra dire qu’elles n’y sont pas avec France 7 mais si les Françaises continuent de performer comme ça, on ne sera pas si loin d’en avoir d’avoir une pour ces Jeux en France. Concernant les garçons, j’espère être sélectionné mais si on peut-être deux, ce serait une vraie plus-value aussi.

Vous aviez un dernier message à faire passer…

JR : Je voulais féliciter notre Gabin Villière national qui vient de remporter le Grand Chelem. Il ne faut pas oublier qu’il vient du sept et c’est formidable ce qui lui arrive. C’est vraiment le message que l’on essaye de faire passer : joueur, coach ou arbitre, le sept est une formidable école. En termes d’arbitrage, le fait que ça aille plus vite et qu’il y ait moins de joueurs, ça nous demande d’être plus technique notamment sur le jeu au sol où il faut décider très rapidement. Cela nous aide ensuite pour le quinze et je pense que pour les joueurs c’est pareil, Gabin nous le montre. Je trouve que les mentalités sont en train de changer en France donc il faut en profiter.